Un chocolat plus vert pour 2020

7 janvier 2018

Lors de la COP 23, les principaux fabricants de chocolat se sont engagés à lutter contre la déforestation. Mais le chemin est encore long pour parvenir à un cacao 100 % durable.

À l’occasion de ces fêtes de fin d’année, les Français dégustent quelque 34 000 tonnes de chocolat. Les industriels et artisans chocolatiers de l’Hexagone, deuxième fabricant européen derrière l’Allemagne, sont allés s’approvisionner à 6 000 kilomètres, en Côte d’Ivoire et au Ghana, fournisseurs de 62 % de la production mondiale de fèves de cacao. Depuis le 1er octobre, la récolte y bat son plein. Trop peut-être… Suite à un excédent de 264 000 tonnes enregistré au cours de la saison précédente, les prix de l’« or noir » se sont écroulés en début d’année, atteignant leur plus bas niveau depuis 2012. Une situation qui risque de se reproduire, ­pénalisant les millions de petits planteurs de cacao qui exploitent à travers le monde moins de dix hectares chacun. Avec, en Afrique de l’Ouest, moins d’un dollar par jour pour vivre.

À Deduako, dans le Sud du Ghana, les agriculteurs empruntent à pied deux fois par semaine la longue route qui les mène de leurs villages aux plantations. Ce jour-là, un agent technique du producteur suisse de cacao Barry Callebaut vient les recenser et les aider à améliorer leurs pratiques agricoles. Cueillir la cabosse bien jaune à l’aide d’un sécateur sans ­abîmer l’arbre, la casser avec précaution à l’aide d’une machette avant de déposer son contenu, pulpe et fève, sous des feuilles de bananiers pour qu’il fermente, à même le sol. Avant que les fèves, portées dans de grandes bassines métalliques sur la tête des femmes, ne soient déposées sur une plate-forme au centre du village, pour sécher au soleil. Taille, taux d’humidité… Leur qualité et leur provenance, indiquée sur les volumineux sacs en toile de jute, seront ensuite vérifiées à maintes reprises par Barry Callebaut, puis lors de leur stockage dans l’un des gigantesques halls portuaires du Cocobod, l’institution gouvernementale par laquelle transitent toutes les fèves produites au Ghana avant d’être revendues aux multinationales du cacao et du chocolat qui les transformeront dans leurs usines occidentales. Depuis quelques années, ces dernières doivent se frotter au terrain. La pérennité de leur approvisionnement était menacée par la déforestation due à l’extension des plantations de cacaoyers, le faible rendement de ces derniers devenus trop vieux, le travail des enfants…

Agroforesterie et lutte contre la pauvreté

Depuis 2001, l’industrie du chocolat lutte à travers l’International Cocoa Initiative contre l’exploitation et l’exposition à des produits chimiques des enfants présents sur les plantations… En parallèle, elle tente de mettre de l’ordre dans sa supply chain, via sa Cocoa Action. Faisant émerger des coopératives pour limiter les intermédiaires et aider les ­planteurs à mutualiser services et moyens, avec, en perspective, de meilleurs rendements et une véritable traçabilité. Car si le secteur du chocolat connaît une croissance en Asie, les consommateurs occidentaux se montrent moins gourmands et plus soucieux de son empreinte environnementale et sociétale. Lindt & Sprüngli, Ferrero… Dans la foulée du groupe Mars en 2009, de grands noms des biscuits et chocolats se sont engagés à n’utiliser que du cacao durable et certifié d’ici à 2020. Au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou encore à Madagascar, tous multiplient les projets d’agro­foresterie, de reboisement, de lutte contre la pauvreté des petits planteurs, de construction d’écoles… Selon les critères définis par des organismes de certification indépendants (Rainforest Alliance, UTZ) et les référentiels maison que les industriels conduisent en parallèle, comme la Fondation Cocoa Horizons pour Barry Callebaut et le programme Transparence Cacao du français Cémoi. En contrepartie, les coopératives aux fèves certifiées sont récompensées par des primes, des formations agronomiques, des systèmes de retraite ou d’assurance…

Un cacao 100 % durable d’ici à 2025

« Le cacao est l’un des rares produits qui pourrait ­devenir totalement durable », assure Antonie Fountain, le directeur général de l’association Voice Network, qui évalue à l’échelle mondiale la durabilité du secteur. Mais la route est encore longue… En septembre dernier, l’ONG ­Mighty Earth ­dénonçait les ravages de la déforestation liée à cette culture en Afrique de l’Ouest : 40 % du chocolat ivoirien proviendrait encore d’aires protégées. Deux mois plus tard, à l’occasion de la COP 23, l’industrie s’engageait à mettre en œuvre ­immédiatement un plan d’action, aux côtés des gouvernements ivoirien et ghanéen [lire l’entretien page suivante].

Alors, y aura-t-il du chocolat « vert » à Noël 2020 ? Chez Mars, plus de 50 % du cacao est déjà certifié, tandis que Ferrero espère arriver à 75 % dans un an. Quant au premier chocolatier mondial, l’américain Mondelez, il injecte 400 millions de dollars sur dix ans dans six pays pour améliorer son approvisionnement, mais sans se fixer de date butoir. Tous comptent sur le travail réalisé par leurs fournisseurs, Cargill, Olam et Barry Callebaut. Face à l’ampleur de la tâche, le suisse, numéro un mondial du cacao et des préparations chocolatées (avec 6,3 milliards d’euros de ventes sur l’exercice 2016-2017), s’est fixé l’année 2025 pour fournir ses clients avec 100 % de cacao durable. Il n’en est encore qu’à 36 %, mais multiplie les partenariats locaux et investit « plusieurs millions d’euros chaque année, confie son dirigeant, le Français Antoine de Saint-Affrique. C’est clairement une logique d’investissement pour l’avenir ». Au Ghana et en Côte d’Ivoire, plus de 60 % de son cacao est durable. Les fruits du travail réalisé par ses agents techniques, outil GPS et smartphone à la main, qui cartographient une à une des dizaines de milliers de parcelles et interrogent leurs propriétaires sur leur productivité, leur utilisation de pesticides et leur situation familiale, afin de les intégrer dans ses programmes de certification.

Le bio encore peu présent

Surprise, le bio n’apparaît pas dans les priorités des géants du chocolat. En Afrique de l’Ouest, il reste très difficile de priver les planteurs des engrais et pesticides qui protègent les cacaoyers de ravageuses maladies. Et tout aussi difficile ­d’assurer sur un plan logistique la ségrégation d’une production bio par rapport à du conventionnel, assure Nicko Debenham, le Monsieur durabilité de Barry Callebaut. Pour ce dernier, le bio n’est qu’un ingrédient parmi d’autres de la recette d’un cacao durable. Un parti pris qui ne plaît pas à tout le monde. Le chocolatier Bovetti préfère chercher lui-même ses fèves de par le monde et faire certifier sa gamme bio – élaborée depuis 2008 à partir d’un chocolat grand cru de Saint-Domingue – Commerce équitable auprès de Fairtrade-Max Havelaar. En forte croissance, ce label estime détenir 10 % de parts de marché sur les chocolats, biscuits et confiseries vendus en France. Et milite pour que les grands industriels s’attaquent à la pauvreté des planteurs de cacao… en commençant par augmenter le prix qu’ils leur versent. « D’autant qu’avec la chute du prix des fèves de cacao, les fabricants de chocolat constatent une augmentation de leurs marges », insiste Antonie Fountain. Entre 2006 et 2016, les cours de cette matière première onéreuse – 1 600 euros la tonne – avaient explosé de 109 %, alors que l’inflation ­répercutée par les entreprises françaises du secteur s’était limitée à 6,5 %, selon le Syndicat du chocolat, qui prêche néanmoins pour l’adoption dès l’an prochain d’une norme européenne de certification engageant toute la filière cacao-chocolat. Et espère ainsi mettre à contribution la grande distribution et les consommateurs, car « le prix du chocolat doit refléter le coût réel de sa production ».

PAR GAËLLE FLEITOUR

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