La révolution verte en Côte d’Ivoire: “n’importe qui vend ou achète un produit phytosanitaire”(Coulibaly Bema Expert en Agriculture Durable et Agriculture Biologique)

1 septembre 2017

Dans un entretien accordé à agrici.net, COULIBALY Bema, Ingénieur Agro-économiste et Expert en Agriculture Durable et Agriculture Biologique, partage sa vision sur la politique de la Révolution Verte en Côte d’Ivoire à la veille du lancement du Forum l’AGRA qui se tiendra à Abidjan du 4 au 8 septembre 2017 au Sofitel Hôtel Ivoire.

Agrici.net : Selon vous, qu’est ce que la Révolution Verte ?

COULIBALY Bema (CB) : Merci à agrici.net de me donner cette opportunité. Il faudrait commencer par dire que la Révolution Verte est une politique qui a été initiée pendant les années qui ont suivi la deuxième guère mondiale, pour transformer l’agriculture des pays en développement et des pays les moins avancés, pour contrecarrer les risques de famine qui étaient apparents, face à l’explosion démographique de la population mondiale.

Les premières initiatives concernant la Révolution Verte ont été organisée au Mexique, en Inde et beaucoup dans les pays d’Asie du sud-est. Les politiques de Révolution Verte étaient axées sur le développement de variétés à hauts potentiels productifs et l’utilisation intensive d’intrants agricoles (insecticides, fongicides, et les engrais chimiques). Ces politiques ont effectivement permis de réduire les risques de famine au niveau mondial, et d’atteindre des rendements agricoles extraordinaires, pour certaines cultures. Aujourd’hui, nous avons, dans certains pays, un niveau de production de certaines cultures agricoles qui est très intéressant, qui permet à ces pays de couvrir les besoins alimentaires au niveau interne et d’exporter les excédents de cette production (le riz, le blé, etc.).

Agrici.net : Pensez-vous que cette Révolution Verte est possible en Afrique et surtout en Cote d’Ivoire ?

C.B : Cette Révolution Verte a été possible en Afrique et a été mise en œuvre ici en Côte d’Ivoire ; seulement, en toute chose, il faut savoir à quelle échelle l’on développe la politique. La caractéristique principale des agricultures africaines est qu’elles sont conduites par des agriculteurs qui sont, pour la plupart, analphabètes et les exploitations agricoles sont de petite taille ; il est donc difficile de réaliser des économies d’échelle ou des niveaux d’intensifications assez importants dans de petites exploitations. Elle est possible en Afrique parce qu’il y’a des variétés qui ont été développées, qui ont un bon potentiel de production, aussi bien au niveau des cultures de rente que des cultures vivrières.

Mais au niveau des exploitations paysannes, il y’a eu beaucoup de problèmes liés à la conduite de l’itinéraire technique de ces cultures ; on a de bonnes semences mais les agriculteurs, qui ne maîtrisent pas les techniques culturales, n’arrivent donc pas à faire des entretiens culturaux rationnels, ils n’ont souvent pas les moyens d’acheter les intrants qu’il leur faut ou, lorsqu’ils ont les moyens de les acheter, ils ne les utilisent pas de façon rationnelle ; ce qui fait qu’ils n’arrivent pas vraiment à exploiter le potentiel des cultures qu’ils conduisent dans leurs exploitations. A coté de cela, il y a une mauvaise installation des cultures dans les exploitation (assolement) ; certains ont développé des monocultures parce que leurs produits étaient bien vendus, alors que de façon cyclique, l’on assiste à une fluctuation des cours des produits agricoles ; lorsqu’au bout de 5 à 10 ans, un agriculteur développe une culture et qu’une chute des prix intervient, il se retrouve toujours dans un perpétuel recommencement, se sentant obligé d’entreprendre d’autres cultures de substitution, qui rapportent plus ou qui sont émergentes; ce qui fait que les agriculteurs n’arrivent pas à mettre en place un modèle efficient de production durable.

Agrici.net : Pour vous, quelle politique doit-on adopter en Cote d’Ivoire pour tirer un meilleur profit de la Révolution Verte ?

C.B : La Révolution Verte a montré un certains nombre de limites notamment au niveau de l’exploitation qui est faite des facteurs de productions (l’irrigation, l’utilisation abusive ou non rationnelle des produits phytosanitaires et la mauvaise application des techniques culturales), qui fait que nous avons un appauvrissement généralisé des terres, une certaines résistance des parasites par rapport aux produits de protection des cultures, la concentration de résidus de pesticides dans les aliments et les problèmes de santé et de sécurité dans et autour des exploitations agricoles. Pour que la Révolution Verte émerge en Afrique, il faut adopter un comportement plus raisonnable à l’endroit de l’environnement et de l’exploitation agricole. Ce comportement se retrouve dans les politiques d’agriculture durable, qui est l’application du développement durable à l’agriculture (on y retrouve les principaux piliers du développement durable, à savoir la bonne gestion de l’activité économique, en tenant compte de l’environnement, de la communauté et du facteur culturel. Le succès de la Révolution Verte en Afrique sera basé sur l’agriculture durable parce que celle-ci permettra aux exploitants agricoles de tenir compte de leur environnement pour produire de sorte à ce que cet environnement continue de leur procurer les ressources dont ils ont besoin pour produire. Le respect des exigences de l’agriculture durable permettra à l’agriculteur d’avoir un sol toujours propice à l’agriculture pour permettre aux plantes de puiser les facteurs nutritifs dont elles auront besoin pour produire leurs fruits. L’agriculture durable permettra à l’agriculture ivoirienne de produire des aliments beaucoup plus sains, moins nocifs à la consommation et des produits qu’ils pourront commercialiser de façon beaucoup pus aisée, avec une meilleure perception au niveau national et même au niveau international.

Agrici.net : Selon vous, pour favoriser l’agriculture durable en Cote d’Ivoire, ne devrait-on pas mettre l’accent sur la formation ou la sensibilisation des producteurs quant à l’utilisation des produits phyto ?

C.B : Effectivement, ce facteur est celui qui fait le plus défaut dans l’agriculture ivoirienne. L’on rencontre une pléthore de firmes et de fournisseurs d’intrants, surtout de produits chimiques; mais je doute du fait que tous ces produits permettent à l’utilisateur d’atteindre ses objectifs ; le fait aussi qu’il y ait un foisonnement de fournisseurs de produits fait que l’on ne maîtrise plus l’approvisionnement, n’importe qui vend ou achète un produit phytosanitaire, alors que c’est un commerce qui est réglementé. Au niveau de la formation de l’agriculteur, c’est vrai qu’il y a certaines organisations chargées d’assurer le conseil agricole, mais ne serait-il pas mieux de repenser la façon d’accompagner ces agriculteurs, de sorte à pouvoir toucher des effectifs plus importants, notamment les travailleurs et ouvriers agricoles, pour qu’ils aient un comportement plus responsable vis-à-vis de l’écosystème.

Agrici.net : Pensez-vous que le fait de faire l’inventaire des produits phyto en Cote d’Ivoire est un pas pour la favorisation de la Révolution Verte ?

C.B : Au niveau du Ministère de l’agriculture, il y a une direction chargée de la protection des végétaux et, pour qu’un produit phyto soit commercialisé en Cote d’Ivoire, il doit être homologué, et sur chaque étiquette de produit homologué, il y a un résumé de la fiche technique, une indication sur le niveau de toxicité et les différentes conditions d’utilisation (la dose, la fréquence, les conditions d’application). De mon point de vue, en tant qu’agronome, et de ce que mon expérience m’a donné de constater, il faut faire une évaluation de ces pratiques pour voir comment ces produits sont utilisés dans nos exploitations agricoles. Un début de recensement de ces produits en Cote d’Ivoire est une bonne initiative car je crois qu’en les recensant, l’on pourra savoir quels sont les produits qui ne sont pas homologués et qui sont quand même vendus en Cote d’Ivoire ; l’on pourra également réviser le niveau de toxicité de certains produits et voir s’il est encore utile que ces produits soient maintenus sur le marché. Ce recensement est le début d’une nouvelle aire et j’espère qu’après cette étape, il y aura des actions vigoureuses qui vont permettre de maîtriser davantage la prolifération de ces produits, d’apporter des conseils à ceux qui les utilisent et de réglementer la distribution.

Agrici.net : Que vous inspire le forum de l’AGRA qui va se tenir du 4 au 8 Septembre à Abidjan ?

C.B : Je pense que le prochain forum de l’AGRA qui va se tenir en Cote d’Ivoire devrait être une opportunité pour rediscuter des politiques de la Révolution Verte et de leurs limites ou des défis qui sont nés de leur mise en oeuvre, pour voir comment envisager une meilleure orientation de ces politiques et comment les accompagner. Une chose est de vouloir développer les agricultures et une autre chose est de pouvoir maintenir le niveau de production de ces agricultures. Ce forum devrait pouvoir permettre aux participants de penser la durabilité de la révolution verte, dans le temps et dans l’espace.

COULIBALY Bema

Ingénieur Agro-économiste, Doctorant en Sciences Politiques et Morales.
Expert en Agriculture Durable et Agriculture Biologique

Président de l’Association des Professionnels de l’Agriculture Durable en Côte d’Ivoire.
Promoteur d’un Cabinet d’expertise en Environnement, Santé et Sécurité au Travail et Agriculture durable.

E-mail: bemacool2003@yahoo.fr

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