Abdou Dieng : « Tant qu’il n’y aura pas de paix en Afrique, nous aurons du mal à nourrir nos enfants »

15 novembre 2017

Plusieurs pays africains, frappés de famine ou sur le point de l’être, sont en proie à une insécurité alimentaire alarmante. Mais contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la pauvreté du Continent qui favorise cette situation. Sans renier les causes souvent avancées pour expliquer cette situation, Abdou Dieng, directeur régional du Programme alimentaire mondial pour l’Afrique de l’Ouest et centrale, livre pour «La Tribune Afrique» dans le cadre des MEDays 2017, une analyse lucide du phénomène. L’état des lieux qu’il dresse dans cette interview pointe plutôt un manque de leadership et de volonté politique des Etats africains.

LTA : La famine reste élevée dans une trentaine de pays du Continent et plusieurs autres sont en proie à l’insécurité alimentaire. Est-ce que l’Afrique a aujourd’hui du mal à nourrir ses enfants ?

Abdou Dieng : En regardant ce qui se passe sur le terrain, la réponse est assurément oui. Seulement, ce constat n’est pas lié, comme beaucoup le pensent, aux phénomènes climatiques ou naturels. La vraie dégradation se retrouve aujourd’hui au niveau des conflits.

Si l’on prend l’exemple de la Centrafrique, un pays de 4 millions d’habitants, plus de la moitié s’est déplacée pour fuir la guerre alors qu’elle était censée travailler la terre. Or, ce n’est pas tous les mois que vous avez une saison agricole. Le fait de manquer une saison signifie donc qu’il faudra rester un an ou presque avant d’avoir une autre occasion de pouvoir produire des récoltes. C’est un cas transposable au Sud-Soudan.

Tant que ces conflits perdureront, tant qu’il n’y aura pas la paix, qui est la première condition d’assurer la sécurité alimentaire, nous aurons du mal à nourrir nos enfants. Ce qui est encore plus inquiétant surtout, c’est que si nous n’y arrivons pas aujourd’hui, il sera encore plus compliqué d’y arriver à l’avenir au vu du taux actuel de la croissance démographique sur le Continent.

Sous le nom de dividende démographique, cela peut être une opportunité. Mais cela peut constituer le plus grand challenge. On s’interroge sur ces personnes qui migrent vers d’autres endroits, qui ne portent pratiquement plus aucun espoir. Le plus souvent elles fuient la faim. Et le seul secteur pour nous permettre de relever le défi, c’est le secteur agricole.

Justement, sur le secteur agricole, on parle peu des géants agricoles africains comme le Maroc, le Ghana, l’Algérie, la Tunisie… Ces derniers peuvent-ils jouer le rôle de modèles pour les autres pays du Continent ?

Il faut ajouter à cette liste l’exemple extraordinaire de l’Ethiopie. Avec ses 100 millions d’habitants, ce pays vient de loin. On en parlait il y a trente ans comme d’un pays où les gens mourraient de famine. En dépit de quelques problèmes, le pays a presque vaincu la famine. Le Rwanda s’est aussi engagé sur la même voie.

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Tous ces pays constituent des modèles pour leurs voisins du Continent. Mais il faut d’abord un leadership fort, couplé à une vision à très long terme sur le secteur. Certains pourraient reprocher à ces pays la dureté de leur régime. Mais quand on ne peut pas se nourrir, qui est une nécessité basique, il faut mettre de l’énergie à produire ce qu’on mange tout en essayant de ne pas dépendre des autres. On aura beau parler des velléités de souveraineté, d’indépendance, mais si vous n’assurez pas ce besoin vital de sécuriser votre alimentation, vous ne serez ni indépendant ni souverain.

Pour assurer la sécurité alimentaire, certains proposent de transformer le régime alimentaire mono-composé des Africains. Pensez-vous que c’est une solution ?

A mon avis, le débat ne porte pas sur la composition de l’alimentation. Car, en matière d’alimentation, il y a l’aspect goût et son pendant, l’habitude alimentaire. Vous convaincrez difficilement un Africain de l’Est dont l’alimentation est composée par exemple de maïs d’adopter le régime alimentaire ouest-africain, en partie composé de riz.

Le vrai débat en mon sens est de savoir si ce que l’on consomme en Afrique contient suffisamment de kilo/calories pour vivre et se développer en bonne santé, particulièrement pour les enfants. L’expérience montre qu’en Afrique, il y a des terres fertiles à suffisance ; de l’eau -peut-être répartie de façon déséquilibrée. Et il y a les hommes et les femmes pour travailler la terre. Nous avons ce que l’on appelle la technologie, l’accès à des semences de qualité, à des implants.

Ce qui devrait s’ajouter à toutes ces opportunités, c’est la volonté politique qui devra créer le cadre pour accomplir une vision et les investissements pour les concrétiser. L’aménagement des terres, la création des conditions relèvent du rôle de l’Etat. Cela peut aussi permettre de mettre les jeunes à contribution dans l’agriculture, non seulement pour la production destinée à l’alimentation, mais aussi en tant que secteur pourvoyeur de revenus. C’est donc juste au niveau de l’encadrement que les pays africains doivent produire le plus d’efforts.

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