« L’amélioration de la productivité et des revenus des petits agriculteurs, la nouvelle révolution verte »

8 novembre 2017

Jacques Diouf, l’ancien directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a accordé un long entretien à La Tribune Afrique. Aujourd’hui, consultant VIP auprès d’institutions internationales et de chefs d’Etat, il continue de parcourir le monde pour proposer son expertise face aux défis de l’alimentation mondiale…

La Tribune Afrique : En 1996, le 1er Sommet mondial de l’alimentation ambitionnait de réduire de 50% le nombre de personnes qui ont faim à l’horizon 2015. Quels sont les résultats aujourd’hui ?

Jacques Diouf : Effectivement, c’est en 1996 lors de ce sommet que les chefs d’Etat se sont réunis pour la première fois à Rome pour discuter de l’alimentation de la population mondiale. L’engagement a été pris de réduire de moitié les 900 millions de personnes qui avaient faim dans les années 1990. En 2015, leur nombre se situait aux alentours de 777 millions. Un renversement de tendance s’est opéré en 2016 avec 815 millions, dans un contexte où la population mondiale de 7,5 milliards d’habitants devrait atteindre 9 milliards en 2050.

J’ai renouvelé l’appel pour une révolution agricole en avril 2009 lors du G8 à Aquila, avec le soutien de Barack Obama afin de mobiliser les ressources financières du Programme global d’Agriculture et de sécurité alimentaire. Il s’agissait d’identifier les éléments qui avaient fait le succès de la 1ère révolution verte en veillant à éviter les mesures aux conséquences néfastes sur l’environnement et sur les agriculteurs pauvres. La nouvelle révolution verte devrait être centrée sur l’amélioration de la productivité et des revenus des petits agriculteurs, tout en permettant une utilisation raisonnée des intrants.

Comment est financée la nouvelle révolution agricole ?

Les efforts de recherche agricole ont été renforcés et élargis grâce aux Centres internationaux de recherche agricole, soutenus par le Groupe consultatif de la recherche agricole internationale, avec un financement annuel de 120 milliards de dollars. Parallèlement, les politiques d’ajustement structurel prônées par le FMI et la Banque mondiale dans le «Consensus de Washington» ont laissé au secteur privé le financement des pays en développement, en excluant toute intervention de l’Etat des investissements qui ont fait le succès de la révolution verte. Ainsi, pendant trois décennies, le financement public a fait défaut. L’Overseas Development Institute a souligné que la part des agrégats d’agriculture, de poissons et de forêts dans l’Aide officielle au développement avait chuté de 20% en 1979 à 3,7% en 2006. Il faut attendre la crise alimentaire de 2007-2008 pour qu’il y ait une prise de conscience tardive des enjeux alimentaires mondiaux.

Selon la FAO, le montant de l’Aide officielle mondiale au développement de l’agriculture est passé de 4,7 milliards de dollars en 2000 à 16 milliards en 2010 pour retomber à 13,1 milliards en 2015. La part de l’assistance officielle mondiale qui était de 4,2% en 2005 est remontée à 6,6% en 2010 pour redescendre à 4,6% en 2015. Les images d’émeutes tragiques de la faim ont hélas été vite oubliées…

Les IDE, réagissant aux opportunités de marchés créés par un déséquilibre entre l’offre et la demande alimentaire, sont passés de 2,2 milliards de dollars en 2000 à 7,2 milliards en 2010. Les ressources pour le développement, philanthropie, remises de fonds des expatriés, flux de ressources Sud-Sud, IDE et autres ressources officielles génèrent 1000 milliards de dollars qu’il s’agirait de mieux utiliser. Les dépenses en fonds publics sont effectuées surtout au niveau national, mais le potentiel le plus important se trouve dans le business, les finances et les investissements du secteur privé.

Comment mobiliser davantage d’investissements pour l’industrialisation agricole du Continent ?

Selon les estimations de la FAO, d’ici 2050 en Afrique subsaharienne, l’investissement global nécessaire en agrobusiness et en agro-industries, ainsi que dans les activités de support en aval s’élèvera à 940 milliards de dollars. Le financement proviendrait essentiellement du secteur privé. La BAD indique que les actifs bancaires nets sont de 800 milliards de dollars et les fonds souverains, pensions et fonds de capital investissement représentent des actifs nets de 550 à 600 milliards de dollars.

Les mécanismes de financement du développement ont été longuement discutés pour arriver à l’Accord d’Addis Abeba de la 3ème Conférence internationale de l’ONU sur le financement du développement en 2015. Le financement des mini-industries doit essentiellement être assuré par l’Etat. Des crédits concessionnels sont disponibles auprès des groupes de la Banque mondiale et autres institutions financières régionales, nationales ou internationales. Il faudrait trouver des ressources additionnelles, en ayant recours à des systèmes de microcrédit.

Quel regard portez-vous sur la cession de terres à des groupes internationaux qui participent au développement d’une agriculture d’exportation, tout en provoquant l’expropriation des paysans ?

Les Etats sont souverains. Quand j’étais directeur de la FAO, j’ai toujours recommandé aux Etats membres qui me consultaient, d’éviter de vendre des terres et de privilégier les baux emphytéotiques dont les conditions seraient établies sur une base nationale, selon la nature de l’activité agricole et le montant de l’investissement. Une consultation devrait être organisée avec les communautés locales concernées pour les assister dans la préparation des contrats garantis par l’Etat, avec les investisseurs, afin de sauvegarder leurs intérêts. La crise alimentaire de 2008-2009 avait été suivie d’un rush sur les terres agricoles des pays en développement ainsi qu’en Europe centrale et orientale…

Comment renforcer l’aide à l’agriculture familiale ?

Il faut d’abord exécuter les projets d’agriculture familiale ayant des financements acquis, ce qui est loin d’être le cas alors qu’ils sont nombreux et importants. Ensuite, il conviendrait d’accélérer la conclusion des négociations pour la mobilisation des financements en cours de discussion. Il est également indispensable d’appliquer les accords signés et il serait utile de mener des actions politiques pour augmenter les ressources financières publiques internationales et créer un environnement politique, économique et juridique, indispensable à la sécurisation des investissements.

Vous avez déclaré début 2000 que la faim était «avant tout un problème politique et économique car la planète produit suffisamment d’aliments pour que tous les habitants puissent se nourrir convenablement». Diriez-vous la même chose aujourd’hui ?

Il suffit de comparer l’évolution du nombre de personnes qui ont faim dans le monde avec les disponibilités alimentaires en 2015, la prévalence de sous-nutrition était de 777 millions pour remonter à 815 millions en 2016. Les prospectives agricoles de l’OCDE et de la FAO indiquent en revanche, en 2016, une production mondiale record et des stocks pléthoriques de produits agricoles entraînant une baisse des prix moyens de céréales, représentant 45% de l’offre quotidienne énergétique mondiale d’aliments, de la viande et des produits laitiers. Les projections de croissance de la production alimentaire dépendront de l’augmentation de la productivité : 90% de rendement et seulement 10% de superficie additionnelle pour le maïs, par exemple. Vers 2022, la production de l’aquaculture va dépasser celle des poissons pêchés ! En 2016, le pourcentage de personnes affectées par la faim était de deux tiers en Asie et d’un quart en Afrique subsaharienne…

Quelles sont les répercussions des subventions agricoles dans les pays industrialisés, sur l’accès au commerce mondial des produits agricoles africains ?

En décembre 2015, la Déclaration de la réunion ministérielle de Nairobi a décidé d’éliminer les subventions à l’exportation. Pendant des années, alors que les agriculteurs du Sud étaient privés de soutiens à leur agriculture par le «Consensus de Washington», ceux des pays développés recevaient des subventions dont les montants avaient atteint des records. Dans les années 1980, les soutiens à l’agriculture se sont élevés à 10 milliards de dollars sur un total de 30 milliards dépensés pour les subventions à l’exportation. C’est un exemple édifiant du dysfonctionnement du système commercial mondial ! Les divergences sur l’agriculture entre l’Inde et les Etats-Unis ont été au centre de l’échec des négociations du Cycle de Doha de l’OMC.

Comment règlementer le marché afin qu’il soit plus équitable pour les agriculteurs du Sud ?

La Charte de La Havane avait établi les bases juridiques d’accords intergouvernementaux en 1947, avec la régulation de la production ou le contrôle quantitatif des exportations ou importations des produits de base, avec pour objectif ou pour effet, de réduire ou de prévenir une augmentation de la production ou du commerce ou de l’importation des produits de base ou de réguler les prix (…) A la session de Londres sur les oléagineux en 1970, tous les mécanismes de régulation proposés par l’ONU ont été rejetés en raison de leur effet de distorsion sur le marché qui manquerait d’homogénéité dans la production et la commercialisation d’un nombre important de produits substituables et qui souvent, étaient des sous-produits.

Lorsqu’un système de compensation non lié aux marchés fut proposé, il y eut une fin de non-recevoir des pays développés, car il s’agirait d’une aide au développement déguisée qu’il fallait discuter au sein du Comité d’aide au développement. Ce fut le chant du cygne de la négociation des accords sur les produits de base.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

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