Côte d’Ivoire: Les nouveaux défis de la filière cacao

30 octobre 2017

(telquel.ma) Alors que l’Etat exerce de fortes régulations sur la filière cacao, la plongée persistante des cours mondiaux est l’occasion de questionner l’organisation de la chaîne de valeur. A la rencontre de tous les acteurs du secteur, les équipes de Seed Project donnent leur vision des défis qui restent aujourd’hui à relever.

Promenez-vous dans la zone de Vridi, autour du port d’Abidjan, et vous aurez un excellent aperçu de la structure de l’économie ivoirienne. Des centaines de camions s’y retrouvent dans un brouillard de pollution, tous transportant la même marchandise vers des dizaines de dépôts alignés les uns à la suite des autres, siglés Olam, Cargill, Sucden ou encore Barry. A Vridi, comme ailleurs en Côte d’Ivoire, le cacao est roi.

Des conditions de production extrêmement favorables ainsi que de puissantes politiques volontaristes, lancées par le président Félix Houphouët-Boigny dans les années 1960, ont contribué à faire de la Côte d’Ivoire le premier exportateur mondial de fèves de cacao, avec un volume annuel d’environ 1,8 million de tonnes. L’aspect stratégique de cette filière (qui représentait en 2016 plus de 15% du PIB, 50% des recettes d’exportation et 65% des emplois) pousse l’Etat ivoirien à vouloir garder un parfait contrôle sur toute la chaîne de valeur, afin de fluidifier au maximum l’activité. Mais la plongée persistante des cours mondiaux, qui a entraîné une forte baisse des revenus des agriculteurs, force une remise en question de l’organisation de cette filière. Après avoir exploré les plantations cacaoyères près d’Aboisso, sillonné les couloirs ministériels au Plateau et les allées de conteneurs à Vridi, les équipes de Seed Project dévoilent leur compréhension des défis qui restent encore à relever.

Des semences et des engrais

Il est impossible de commencer cette analyse autrement que par l’essence de l’agriculture : les semences. Des variétés mises au point localement et optimisant les rendements et la qualité du cacao sont transformées en plants de cacao par des centres spécialisés (en général les coopératives elles-mêmes), puis vendues ou distribuées gratuitement aux agriculteurs. Ici, les défis sont de deux ordres. Premièrement, les centres spécialisés ne respectent pas toujours les normes de culture des semences, causant une détérioration de leur qualité. Ensuite, les producteurs sont souvent réticents à dépenser de l’argent pour acheter des plants qu’ils pensent pouvoir eux-mêmes cultiver en plantant leurs propres graines. Or, la qualité d’une semence se détériore d’une récolte à l’autre, pouvant entraîner une division par deux des rendements et une forte réduction de la résistance aux maladies.

Il est ensuite nécessaire de se concentrer sur les autres intrants, à savoir les engrais et les produits phytosanitaires. Ici, les entreprises sont confrontées à deux problématiques : l’accès à leurs produits (logistique et financier) et le marketing. L’insuffisance du réseau logistique ivoirien met Yara, Louis Dreyfus ou encore OCP Africa en difficulté dans leur tentative d’atteindre les agriculteurs. Ils préfèrent ainsi passer par des agro-dealers (petits revendeurs) qui entretiennent eux-mêmes un réseau d’agriculteurs. Les ventes de ces grandes entreprises dépendent alors des commandes et de l’efficacité économique de ces petits acteurs, eux-mêmes contraints par leur trésorerie, leur logistique et leur connaissance à la fois des besoins de leurs clients et des caractéristiques des produits qu’ils leur vendent. Concernant l’accès financier, les producteurs ont souvent une capacité d’investissement limitée par leur énorme besoin en fonds de roulement, structurellement lié aux cycles agricoles. Enfin, les agriculteurs accordent souvent plus d’attention au branding des engrais plutôt qu’à leurs caractéristiques chimiques. Pour prendre un exemple parlant, de nombreux agriculteurs veulent absolument acheter les produits de “l’oiseau à un pied” (logo de Louis Dreyfus en Afrique), en ne comparant ni leur prix ni leur qualité à ceux des autres engrais disponibles.

Cherche fonds de roulement

L’agriculture a un fort besoin en fonds de roulement du fait de sa cyclicité, et nécessite donc des financements à court terme. Pourtant, en Côte d’Ivoire, le secteur agricole est quasi-complètement délaissé par les banques traditionnelles, qui préfèrent traiter avec les exportateurs. Il existe quatre raisons structurelles à cela. Premièrement, les défaillances du système foncier ivoirien ne permettent pas aux banques de disposer d’une garantie en cas de défaut des agriculteurs. Ensuite, le manque d’informations sur les agriculteurs, les statistiques climatiques et les rendements des années précédentes empêche une quantification efficace du risque crédit. Troisièmement, la préférence pour les transactions en espèces réduit la traçabilité de l’utilisation des fonds. Enfin, les insuffisances du cadre juridique ivoirien ne permettent pas de poursuivre les mauvais payeurs. Ces difficultés d’accès aux intrants compliquent par ailleurs la production : les rendements moyens en Côte d’Ivoire sont de seulement 350 kg par hectare, contre un rendement potentiel de 1,4 tonne. Aussi, les agriculteurs doivent eux-mêmes réaliser les premières étapes du processus de transformation des fèves, à savoir la fermentation et le séchage. Ces transformations sont généralement faites de manière traditionnelle (au soleil sur des feuilles de bananier), et doivent ainsi être arrêtées en cas de pluie, ce qui peut considérablement ralentir la vente et diminuer la qualité des fèves.

Ensuite, les conditions d’écoulement du cacao mettent en lumière la situation de dépendance du producteur. Il n’a en effet pour seul choix que de vendre sa production à un pisteur, un agent intermédiaire collectant des volumes pour le compte d’un tiers, et faisant le lien entre la brousse et le reste du monde. Profitant des difficultés d’accès aux producteurs et de l’insuffisance de leurs moyens logistiques, ils sont mandatés soit par une coopérative, soit par un exportateur, afin d’acheter du cacao pour leur compte, et bénéficient en général d’avances en cash pour effectuer les transactions. Ces pisteurs captent donc une partie de la marge des agriculteurs et il arrive qu’ils disparaissent avec l’argent des mandataires.

Ultra-structurée, la filière cacao a encore de nombreux défis à surmonter, que la chute des cours mondiaux a pu mettre en lumière. Ces défaillances sont l’opportunité pour des acteurs privés, traditionnels mais surtout technologiques, de proposer des solutions innovantes afin de fluidifier la chaîne.

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