Economie nationale : Comment la fuite du cacao vers le Ghana est organisée

12 octobre 2017

Depuis quelques années, l’on assiste à une fuite du cacao ivoirien vers le Ghana. Nous vous livrons dans ce dossier, les tenants et aboutissants de ce trafic.

Kotokossou, localité située dans la sous-préfecture de Damé, à 10 km à l’Est du département d’Agnibilékrou et à quelques encablures de la frontière ivoiro-ghanéenne. Nous sommes dans la région de l’Indénié-Djuablin. C’est dans l’Est de la Côte d’Ivoire. Ce mercredi 7 juin 2017, en pleine nuit, les éléments de la douane relevant de la direction régionale d’Abengourou, viennent de faire une importante découverte : plus d’une trentaine de tonnes de fèves de cacao rangées dans des sacs de jute, sont empilées dans un endroit. Précisément, dans un magasin hâtivement construit dans une ferme avicole. La ferme en question se trouve littéralement dans le ‘’No man’s land’’ ; cette zone neutre qui sépare les territoires ivoiriens et ghanéens. Il n’y a pas de doute. Ces fèves de cacao émanant de la production agricole ivoirienne, sont destinées à être clandestinement vendues au Ghana voisin. Nous sommes en pleine campagne intermédiaire de commercialisation de cacao. Les hommes en tenue, à l’évidence, saisissent le produit. Au lever du jour, ils tentent d’évacuer ces fèves de cacao, objet de contrebande, à leur base de Takikro.

Et là…Ils se trouvent confrontés à la furie de nombreux jeunes gens surexcités, du bourg de Kotokossou. Ces jeunes qui veulent impérativement écouler cette production agricole au Ghana voisin, ne veulent pas entendre raison. Au demeurant, ils menacent de brûler le véhicule affrété par les éléments de la douane pour la saisie. Très rapidement, la tension monte d’un cran… et devient vive. Le colonel Kouakou Boko Antoine, directeur régional (Dr) des douanes d’Abengourou est saisi. Face à la situation qui risque de dégénérer entre ces jeunes impétueux et ses hommes, il sollicite le renfort de la compagnie de gendarmerie de l’Indénié-Djuablin, pour éviter le pire. Finalement, le produit est convoyé à la base du poste de douane de Takikro. En réalité, ce magasin de Kotokossou, dans le département d’Agnibilékrou, sert de base de transit pour la fuite du cacao ivoirien vers le pays voisin. Une fois les fèves de cacao entreposées là, des démarcheurs entrent en contact avec des pisteurs ghanéens qui, clandestinement, procèdent à leur achat.

Fuite intense en campagne intermédiaire

Le trafic du cacao à Kotokossou n’est pas un cas isolé dans la région de l’Indénié-Djuablin. Durant toute la récente campagne intermédiaire, les départements d’Abengourou et de Bettié ont été, eux aussi, en proie à cette fuite clandestine et massive. Nuitamment, d’intenses mouvements de véhicules ont été constatés dans la zone, durant toute la période allant du mois de mai à août 2017. Des motocyclistes, transportant de lourds sacs sur leurs engins, ont effectué d’innombrables ballets sur les nombreuses pistes de la ‘’Cité royale’’. A l’analyse, cette production cacaoyère qui fuit vers ce pays limitrophe, n’est pas issue de la seule récolte de la région de l’Indénié-Djuablin. Lors de la récente campagne intermédiaire, des fèves de cacao convoyées depuis l’ouest ivoirien, se sont retrouvées régulièrement dans l’Est ivoirien. Et ce, pour être en définitive écoulées clandestinement hors du territoire ivoirien.

A titre indicatif, dans la nuit du 18 au 19 mai 2017, deux camions de plus de trente tonnes de fèves de cacao chacun, avaient été saisis par la brigade mobile des douanes d’Abengourou, à quelques encablures de la localité de Sankadiokro (12 km au nord d’Abengourou). De sources sécuritaires, ces camions en question qui provenaient de la zone de Vavoua, ont transité par Yamoussoukro, Daoukro pour se retrouver dans la sous-préfecture de Yakassé-Féyassé avant de poursuivre en définitive leur lancée vers Zinzénou en passant par Zamaka. « Lors de la campagne intermédiaire passée, les trafiquants sont allés jusqu’à Man pour faire venir le cacao jusqu’ici à Abengourou pour le vendre au Ghana » nous révèle Houphouët Dja, planteur à Abengourou. Autre département, même constat. A Bettié, au sud de la région de l’Indénié-Djuablin, d’innombrables camions transportant des fèves de cacao, et issus de la zone de production de l’ouest du pays, ont été régulièrement signalés lors de cette même campagne intermédiaire. Notamment dans la localité d’Abradinou où ils ont constamment emprunté le bac pour passer la Comoé, avant de déverser leur production au Ghana. « Depuis près d’une trentaine d’années d’exercice dans la filière café-cacao, je n’ai jamais constaté cette ampleur de fuite du cacao enregistrée d’avril en août 2017. Et cela, au su de tout le monde, même des autorités », s’exclame Sawadogo Maurice, producteur agricole à Ebilassokro. Mais quelles sont les raisons profondes de cet intense trafic ? Et comment ces trafiquants arrivent-ils à traverser littéralement le pays, de l’Ouest à l’Est, sans entrave ?

Un trafic visiblement bien organisé

Dans la région de l’Indénié-Djuablin, les voies d’accès au Ghana voisin, sont bien connues. Du Côté d’Agnibilékrou, les véreux vendeurs empruntent régulièrement l’axe passant par Damé et Kotokossou. A Abengourou, l’axe traversant les localités d’Abronamoué, Manzanouan et Pillar 33, est prisé. Sur la route de Bettié, la zone de Zaranou, Ebilassokro, Apprompron-Afewa, est l’un des lieux de prédilection de ces acteurs, qui rallie le Ghana en passant notamment par Akati et Adamankro. Du côté de Niablé, les trafiquants passent aisément par les localités d’Aboudou ou Camp, pour rallier le pays voisin. A Mapruci, localité de la sous-préfecture de Niablé, située à seulement 100 mètres de la frontière ghanéenne, les producteurs, eux, préfèrent vendre tranquillement au Ghana, que d’affronter la dangereuse piste cahoteuse régulièrement coupée par des cours d’eau en crue, qui relie ce bourg au chef-lieu de sous-préfecture.

Visiblement, les trafiquants de cacao, une fois sur la dorsale Est, n’ont pas de difficultés à écouler leurs produits. Au demeurant, nos sources notent qu’ils disposent de nombreux relais dans les villages où les populations maitrisent parfaitement les langues ghanéennes. Quid des postes de contrôle des forces de l’ordre sur ces voies d’accès au Ghana ? Quand le cacao est écoulé depuis l’ouest du pays, les trafiquants font prévaloir le fait que cette production a été refoulée au port d’Abidjan pour mauvaise qualité, et qu’elle est convoyée pour être reconditionnée. En cas de difficultés, les trafiquants n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour soudoyer les hommes en tenue. « Dans la mesure de nos moyens, nous essayons d’empêcher la fraude. Cependant, un camion de 10 tonnes qui se retrouve au Ghana, ne passe pas par une piste. Il passe forcément par une grande voie où nos hommes sont censés être. Comment ce camion arrive-t-il à passer ? Nous reconnaissons donc qu’il y a, par moments, une complicité entre les trafiquants et certains de nos hommes sur le terrain », regrette le colonel Kouakou Boko Antoine, directeur régional des douanes d’Abengourou

Nouvelle menace de fuite pour la campagne qui débute

Et rebelote. Pour la grande campagne 2017-2018, le prix du kilogramme du cacao a été maintenu à 700 Fcfa. A l’évidence, la colère des producteurs de l’Indénié-Djuablin ne s’est pas fait attendre. Déjà, le 4 octobre dernier, à Niablé, des planteurs de cette ‘’Cité des lauréats ‘’ ont donné de la voix, à travers une marche de protestation, pour s’élever contre ce prix qu’ils jugent dérisoire. Et ce, par rapport à celui du Ghana qui oscillerait autour de 900 Fcfa. Selon nos sources, le prix plus rémunérateur au Ghana, est l’une des principales causes de la fuite du cacao ivoirien. « Alors qu’en Côte d’Ivoire, le prix du kilogramme de cacao est à 700 Fcfa, au Ghana, ce prix est à 925 Fcfa. Dans ce pays, ils ont un système d’achat et de vente, qui leur permet de tenir ce prix sur une longue période, et en dépit des fluctuations sur le marché international. Evidemment, les planteurs sont tentés par cette différence du prix d’achat », nous révèlent la plupart des acteurs de la filière café-cacao dans l’Indénié. Lors du lancement de la campagne dans l’Indénié-Djuablin, organisé le 5 octobre 2017, par la direction régionale du conseil café-cacao, à la mairie d’Abengourou, ces producteurs ont clairement laissé éclater leur ire.

Bien plus, ils ont exprimé leur intention de déverser à nouveau leurs récoltes dans l’escarcelle ghanéenne. « Si rien n’est fait pour améliorer le prix rémunérateur des producteurs ivoiriens, je n’hésiterai pas exploiter toutes les occasions de vendre mon cacao au Ghana », a craché Nanan Angui Amoakon II, porte-canne du roi de l’Indénié, présent à la cérémonie de lancement. « L’annonce de ce prix a été ressentie comme un cataclysme au sein de producteurs. La pauvreté va à nouveau s’accentuer dans le monde paysan. Nous avons compris la gêne du président de la république, en évitant d’annoncer lui-même ce prix contrairement à 2016 à Yamoussoukro où il l’a fait lorsque le prix était à 1000F le kilogramme. Nous convenons tous que c’est une catastrophe, et avec ce prix dérisoire, on devrait songer à dédommager les producteurs », a renchéri Maurice Sawadogo, producteur à Ebilassokro. « Le gouvernement a purement et simplement abandonné les producteurs à leur triste sort. Avec ce prix, le risque de fuite du cacao vers le Ghana est très grand. Et face à ce risque, ce sont les coopératives agricoles qui sont programmées à une disparition certaine. Nous ne voyons pas quel opérateur économique qui va octroyer des financements à ces coopératives, avec le risque que le cacao va se retrouver au Ghana », s’est exprimé Kouadio Abadjinan. « La fixation d’un tel prix par rapport à celui en cours au Ghana, est purement du mépris pour les planteurs qui constituent pourtant, la cheville ouvrière de l’économie ivoirienne », s’est convaincu l’un des lauréats du cacao, que nous avons joint par téléphone à Niablé, et qui a souhaité garder l’anonymat.

Des mesures encore peu dissuasives

« Avec le constat de la fuite organisée par des malfaiteurs lors de la campagne intermédiaire passée, nous allons désormais sévir. Les choses ne se passeront plus comme elles l’ont été, il y a quelques mois. Avec le soutien des forces de l’ordre, nous allons désormais traquer les trafiquants qui mettent à mal l’économie du pays, en convoyant la récolte ivoirienne au Ghana. D’ailleurs, avec l’accord du préfet de région, nous avons décidé désormais de ne plus accepter que le cacao refoulé à Abidjan, soit convoyé dans la zone d’Abengourou, pour être reconditionné. Nous avons compris que la thèse du refoulement, est un prétexte utilisé par les trafiquants, pour faire fuir le cacao vers le Ghana. Dorénavant, un producteur de l’Est du pays, qui verra sa production refoulée au port d’Abidjan pour mauvaise qualité, devra reconditionner son cacao sur place à Abidjan. Nous n’accepterons plus qu’il retourne à Abengourou avec sa production.

Par ailleurs, nous lançons un appel à toute la population, afin que, dans un élan de civisme, tous les trafiquants soient dénoncés ». C’est en ces termes qu’Ello Evariste, le directeur régional du conseil café-cacao de l’Indénié-Djuablin, a réagi face au risque de fuite qui menace le cacao ivoirien à l’Est du pays. Des mesures jugées peu dissuasives face à la porosité des frontières ; une situation en inadéquation avec le dispositif des hommes de sécurité dans cette zone forestière. De fait, l’efficacité des forces de l’ordre face à cette fuite, ne donne pas de garantie suffisante. « Quel commandant de brigade, va accepter d’envoyer ses hommes se faire abattre en pleine nuit dans la forêt par ces trafiquants ? », s’est interrogé un agent des forces de l’ordre. « Ces trafiquants partent d’un calcul simple. Sur une tonne de cacao vendue au Ghana à 925 Fcfa/kg, ils réalisent un bénéfice de 225 000 F cfa par rapport à celui de 700 Fcfa en Côte d’Ivoire. S’il a un camion de 30 tonnes, ils réalisent un bénéficie de 6, 750 millions de Fcfa. Même s’ils consacrent les 2,750 millions de Fcfa à des frais de route, ils se retrouvent avec 4 millions de Fcfa après un voyage. Malheureusement, beaucoup de nos forces de l’ordre empochent ces frais de route, et laissent tranquillement passer les camions. Et comme ce trafic se passe très souvent la nuit, vous comprenez que ces forces de l’ordre qui sont en effectif réduit, ne prennent pas de risques. Elles préfèrent empocher des frais de passage que de se mettre au travers des acteurs de la contrebande», nous ont révélé nos sources, sous le couvert de l’anonymat. Comme on le voit, le risque de la fuite du cacao vers le Ghana lors de la campagne en cours, est une réalité. Surtout que sur le terrain, les campagnes de sensibilisation face au fléau se sont rarefiées.

Ange Kouassi KOBLIKO (Dans l’Indénié-Djuablin)

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