Le défi “faim zéro” dans le monde en grand danger

27 septembre 2017

Depuis quelques années, la communauté internationale s’est donné pour objectif très ambitieux de faire disparaître la faim dans le monde d’ici à 2030. Cet objectif s’inspire notamment du programme « Faim zéro » mis en place avec succès au Brésil à partir de 2003 durant la présidence Lula et s’inscrit dans une tendance à la baisse de la sous-alimentation dans le monde depuis quelques décennies. Cela s’est traduit par plusieurs initiatives internationales. Néanmoins, les premiers résultats divulgués récemment par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ne vont pas dans le bon sens et plusieurs éléments laissent à penser que cette ambition sera très difficilement atteignable.

L’objectif « faim zéro » à l’agenda international
Les initiatives internationales en faveur de l’éradication de la faim dans le monde ont débuté en 2012 avec le lancement par le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon du « Défi Faim zéro » lors de la Conférence de Rio sur le développement durable. En novembre 2014, la Deuxième conférence internationale sur la nutrition adoptait la Déclaration de Rome sur la nutrition, dont l’objectif principal était d’« éradiquer la faim et prévenir toutes les formes de malnutrition » et également d’« intégrer la vision de la Déclaration de Rome sur la nutrition dans le programme de développement pour l’après-2015 ».

C’est ce qui a été fait en septembre 2015, lorsque la communauté internationale, par l’intermédiaire de l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU), a repris à son compte l’objectif d’éliminer la faim dans le monde à l’horizon 2030 en adoptant à l’unanimité les Objectifs de développement durable (ODD) en remplacement des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) qui couvraient la période 2000-2015. Le second objectif des ODD (ODD2) vise, en effet, d’ici à 2030 à « éliminer la faim », à « mettre fin à toutes les formes de malnutrition », à « doubler la productivité agricole et les revenus des producteurs alimentaires » et à « assurer la viabilité des systèmes de production alimentaire et mettre en œuvre des pratiques agricoles résilientes qui permettent d’accroître la productivité et la production, contribuent à la préservation des écosystèmes, renforcent les capacités d’adaptation aux changements climatiques, aux phénomènes météorologiques extrêmes, à la sécheresse, aux inondations et à d’autres catastrophes et améliorent progressivement la qualité des terres et des sols ». Parmi les « cibles » mentionnées par l’ONU dans le second objectif des ODD, on peut citer l’élimination « de toutes les formes de subventions aux exportations agricoles ». Enfin, en avril 2016, la même AGNU a proclamé la « décennie d’action des Nations unies pour la nutrition (2016-2025) » en confiant à la FAO et à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) le soin de « diriger la mise en œuvre des activités relevant de la Décennie ».

Une augmentation de la population mondiale plus forte que prévu
Cette ambition d’éliminer la faim dans le monde s’appuie sur plusieurs hypothèses : un ralentissement de la croissance de la population mondiale, une baisse continue de la pauvreté extrême dans le monde ou du nombre de conflits, un accroissement des rendements agricoles et bien entendu la poursuite de la réduction de la sous-alimentation. Or, plusieurs publications récentes ont quelque peu douché cet espoir en remettant en cause certains de ces points.

La première de ces publications est un rapport publié par l’ONU en juin 2017 qui s’intitule World Population Prospects. The 2017 Revision. Il s’agit tout simplement de la mise à jour par les Nations unies des projections de la population mondiale à l’horizon 2050-2100 que l’organisation effectue régulièrement. Elles prévoient tout d’abord une croissance assez importante de la population mondiale dans les décennies à venir. Celle-ci passerait de 7,55 milliards en 2017 à 8,55 milliards en 2030, à 9,77 en 2050 et à 11,18 en 2100. Les experts de l’ONU se fondent sur l’hypothèse selon laquelle les taux de fécondité des femmes des différentes régions du monde vont continuer à baisser, comme on a pu l’observer ces dernières décennies, pour finalement converger vers le taux de renouvellement naturel de la population, soit 2,1 enfants par femme, ce qui conduirait à une stabilisation de la population mondiale.

Mais est-ce aussi sûr ? Révision après révision, on s’aperçoit, en effet, que l’ONU revoit généralement ses prévisions à la hausse (voir le tableau ci-dessous). En 1981, l’organisation prévoyait ainsi que la population mondiale s’établirait à 10,5 milliards d’habitants en 2100. Nous en sommes aujourd’hui à 11,2 milliards. En 1998, l’ONU estimait que la Terre serait peuplée de 8,9 milliards d’habitants à l’horizon 2050. En 2017, c’est quasiment un milliard de plus avec une estimation de 9,8 milliards.

Comment expliquer de telles différences ? Cela semble être principalement lié à la difficulté pour l’ONU d’anticiper l’évolution de la variable-clef qu’est le taux de fécondité des femmes africaines, c’est-à-dire le nombre moyen d’enfants qu’elles mettront au monde. On le sait, la croissance de la population mondiale au XXIe siècle sera liée en grande partie à la croissance de la population africaine : alors que la population mondiale pourrait progresser de 3,63 milliards d’individus entre 2017 et 2100, la population africaine, elle, croîtrait de 3,21 milliards. L’Afrique comptait quelque 140 millions d’habitants en 1900. Elle a passé le cap du milliard en 2010. En 2017, on compte 1,26 milliard d’Africains et, selon les projections de l’ONU, ils pourraient être 2,53 milliards en 2050 et même 4,47 milliards en 2100. La population du continent asiatique est actuellement 3,6 fois plus nombreuse que celle du continent africain, avec des géants démographiques comme la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Pakistan, le Bangladesh ou le Japon. En 2100, l’Afrique aura presque rattrapé l’Asie avec une différence de seulement 312 millions d’habitants. Il pourrait y avoir également 7 fois plus d’Africains que d’Européens, alors que dans les années 1950, les seconds étaient plus nombreux que les premiers.

Cependant, lorsque l’on consulte les projections précédentes effectuées par l’ONU, on voit bien que les différences s’expliquent avant tout par l’évaluation de la démographie africaine. En 2010, l’ONU anticipait ainsi une population africaine moins nombreuse à l’horizon 2050 (2,19 milliards) et surtout 2100 (3,57 milliards). En 2000, l’ONU ne prévoyait qu’une population africaine de 2,0 milliards en 2050. En définitive, contrairement à ce que pensaient les experts de l’ONU, le taux de fécondité des femmes africaines semble baisser de façon moins rapide que ce qu’ils avaient anticipé. En témoignent les prévisions de l’ONU sur ce taux de fécondité : 2,39 en 2045-2050 prévu en 2000, 2,89 en 2045-2050 prévu en 2010 et 3,09 en 2045-2050 prévu en 2017. Or, une différence de 0,7 enfant par femme (entre les prévisions de 2000 et de 2017), cela représente tout de même au bout du compte 530 millions de personnes en plus, soit à peu près l’équivalent de la population de l’Union européenne.

Cela doit donc nous amener à être prudent face à ces projections et à ne pas oublier que ces chiffres de l’ONU sont des scénarios moyens. Les Nations unies ont aussi un scénario « bas » avec 9,59 milliards d’habitants en 2100 et un scénario « haut » avec 13,17 milliards à la fin du siècle. Or, il est évident que plus il y aura de bouches supplémentaires à nourrir, en particulier en Afrique où le taux de sous-alimentation est déjà le plus élevé au monde (20 % de la population en 2016 selon la FAO et 23 % pour la seule Afrique subsaharienne), et plus il sera difficile d’éliminer la faim dans les décennies à venir.

Une baisse prévisible des rendements agricoles
Or, parallèlement, les rendements agricoles sont sans doute appelés à diminuer au cours du siècle compte tenu des effets probables du changement climatique. Un article scientifique paru en août dernier dans les « Comptes-rendus de l’Académie nationale des sciences » aux Etats-Unis (Proceedings of the National Academy of Sciences) l’a confirmé.

Cette étude a consisté à compiler quelque 70 études qui ont tenté d’évaluer l’impact du changement climatique sur la production de blé, de riz, de maïs et de soja, qui représentent les deux-tiers de l’apport calorique des humains, en s’appuyant sur diverses méthodes. Les auteurs en concluent, sans surprise, que l’accroissement des températures devrait avoir un impact probablement négatif sur les rendements agricoles à l’échelle mondiale. Sans mesures d’adaptation, l’accroissement des températures de un degré Celsius réduirait ainsi les rendements mondiaux de blé de 6,0 %, de riz, de 3,2 %, de maïs, de 7,4 % et de soja, de 3,1 %. Ils notent cependant qu’à une échelle locale, cet impact peut être variable et même être positif dans certains cas avec un accroissement probable des rendements agricoles.

Un certain nombre d’études ont montré que l’agriculture en Afrique pouvait être particulièrement affectée par le changement climatique. C’est notamment le cas pour le rendement du maïs, du sorgho ou du millet.

Plus largement, différentes évaluations tendent à indiquer que les zones les plus vulnérables au changement climatique sont les pays africains. C’est le cas, par exemple, de celle du Notre Dame Global Adaptation Index qui classe les pays en fonction de leur degré de vulnérabilité aux effets du changement climatique et de leur capacité à y faire face. Or, on s’aperçoit que sur les 40 pays les plus mal classés, on compte 32 pays africains. Il en est de même si l’on s’en tient qu’à la seule variable de la vulnérabilité : sur les 40 pays les plus mal classés, et donc les plus vulnérables, 34 sont africains, la Somalie, le Burundi et le Tchad fermant la marche.

Dans un tel contexte, on a malheureusement bien du mal à imaginer que la sous-alimentation soit éliminée en Afrique dans les décennies à venir.

Une sous-alimentation dans le monde qui ne baisse plus
La troisième publication récente est un rapport de la FAO sur L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde paru en septembre 2017. D’après l’organisation onusienne, il marque le commencement du « suivi régulier des progrès accomplis pour atteindre les cibles établies par le Programme 2030 en matière de sécurité alimentaire et de nutrition ». Or, les données fournies par la FAO ne sont pas très rassurantes de ce point de vue. On s’était, en effet, habitué ces deux dernières décennies à une réduction plus ou moins continue du nombre de personnes sous-alimentées dans le monde et de leur part dans la population mondiale. La proportion de personnes sous-alimentées était ainsi passée de 14,7 % en 2000 à 10,8 % en 2013.

Ce temps est peut-être révolu. Même si ce n’est pas spectaculaire, le nombre de personnes dans le monde souffrant de sous-alimentation chronique serait ainsi passé de 775 millions en 2014 à 777 millions en 2015 et surtout à 815 millions en 2016, soit une augmentation de 5 % entre 2015 et 2016. Par ailleurs, la proportion des personnes sous-alimentées dans le monde a légèrement baissé ces dernières années pour atteindre 10,6 % en 2015, avant de remonter à 11,0 % en 2016.

Cette dégradation semble être néanmoins assez nette dans certaines régions de l’Afrique subsaharienne, de l’Asie du Sud-Est ou de l’Asie de l’Ouest (qui correspond grosso modo au Moyen-Orient). La proportion de personnes sous-alimentées a atteint un niveau plancher en Afrique subsaharienne en 2012-2013 avec un taux de 20,0 %, mais depuis 2014, elle progresse chaque année – 20,4 % en 2014, 20,8 % en 2015 et surtout 22,7 % en 2016. On peut observer la même tendance dans les différentes régions du sous-continent : Afrique de l’Est (+3,3 points de pourcentage entre 2012 et 2016), Afrique centrale (+3,3), Afrique de l’Ouest (+1,6) et même Afrique australe (+1,8). Depuis 2014, la sous-alimentation a également augmenté en Asie du Sud-Est, en Asie de l’Ouest (et dans la zone Asie de l’Ouest-Afrique du Nord) et en Amérique du Sud.

Certes, la progression n’est pas très forte, mais c’est tout de même la première fois depuis longtemps que s’inverse la tendance à la baisse de la sous-alimentation dans le monde. D’après la FAO, cette inversion est d’ailleurs confirmée par d’autres sources comme les évaluations faites par le Programme alimentaire mondial (PAM) sur l’insécurité alimentaire. Alors, est-ce seulement transitoire ou bien l’amorce d’une tendance durable ? Il est bien évidemment encore trop tôt pour l’affirmer, mais ce qui est certain, c’est que cette tendance n’est pas rassurante par rapport à l’objectif d’éliminer la faim dans le monde d’ici à 2030.

Le rôle-clef des conflits dans l’insécurité alimentaire
Pour la FAO, cette dégradation s’explique en grande partie par un accroissement des conflits dans la période récente alors même que les populations qui connaissent des situations d’insécurité alimentaire critique se situent pour la plupart dans des zones de conflit. Le cas le plus emblématique a été bien entendu celui du Soudan du Sud, pays en conflit civil, où l’état de famine a été déclaré dans certaines parties du pays au début de l’année 2017.

L’organisation onusienne note également que les 19 pays en situation dite de « crise prolongée » sont tous en situation de conflits ou de tensions violentes. Ce sont des pays, dont, d’après la FAO, « une part importante de la population est extrêmement vulnérable face à la faim, à la maladie et à la désorganisation des moyens d’existence pendant des périodes prolongées ». Enfin, 60 % des 815 millions de personnes sous-alimentées dans le monde vivent dans des pays en conflit ou qui connaissent des situations de violence ou de « fragilité ». Il en est de même pour la dénutrition des enfants. 75 % des enfants de moins de 5 ans souffrant d’un retard de croissance vivent dans des pays en conflit.

Ces pays sont aussi les seuls ces dernières décennies à ne pas avoir réussi à faire reculer la sous-alimentation, tout comme la pauvreté d’ailleurs qui sont amplement liés. Cela s’explique par le fait que les conflits contribuent à perturber la production et la distribution de denrées alimentaires, ce qui se traduit par une forte hausse de leur prix. Les situations d’insécurité alimentaire sont donc liées à l’impossibilité pour une grande partie de la population d’avoir accès à la nourriture d’un point de vue matériel et financier.

Par ailleurs, le secteur agricole apparaît plus durement touché par les situations de conflits que les autres secteurs d’activité économique à partir du moment où les combats se déroulent surtout dans les zones rurales. 56 % de la population des pays touchés par un conflit vit dans les zones rurales, alors que l’agriculture représentait 23 % du PIB de ces pays. Les affrontements peuvent aussi prendre pour cible la terre, le bétail, les cultures ou les infrastructures d’irrigation. Ainsi, dans le conflit au Soudan du Sud, par exemple, le cheptel est pris pour cible dans les combats entre les différents belligérants, alors que l’élevage représente 15 % du PIB du pays. La FAO estime que les pertes de PIB attribuée au secteur de l’élevage s’élèveraient entre 1,4 et 2 milliards de dollars, ce qui est considérable pour un pays qui figure parmi les plus pauvres du monde.

Le cas syrien est également éloquent puisque la FAO estime dans une publication récente que les pertes du secteur agricole en Syrie entre 2011 et 2016 s’élèveraient à 16 milliards de dollars, tandis que le coût de la reconstruction du secteur s’établirait entre 11 et 17 milliards.

Ces situations de conflits et de violence sont aussi aggravées par des phénomènes climatiques comme des sècheresses sur une longue période. Or, les catastrophes naturelles sont aussi des facteurs aggravant de l’impact des conflits sur la situation alimentaire des pays où une partie importante de la population est déjà sous-alimentée. Pour la FAO, l’accroissement récent de la faim dans le monde s’explique donc par la combinaison des conflits et des effets probables du changement climatique. En définitive, tant qu’il y aura des conflits, il y a aura des personnes qui souffriront de la faim dans le monde et cela ne devrait pas s’améliorer avec les effets du réchauffement climatique. La FAO estime d’ailleurs que « la concomitance de conflits et de catastrophes naturelles d’origine climatique pourrait être plus fréquente sous l’effet du changement climatique ».

La Banque mondiale prévoit ainsi dans un rapport publié en 2017, Fragility, conflict and violence, que 46 % des pauvres vivront dans des situations de fragilité ou seront touchés par un conflit d’ici à 2030 (contre 17 % aujourd’hui). L’OCDE, dans un rapport paru en 2016, Etats de fragilité 2016. Comprendre la violence, est encore plus pessimiste car elle estime qu’ils seraient 60 % dans ce cas en mentionnant le chiffre de 542 millions de personnes en 2035. Il est évident que ce type de données n’amène pas non plus à être très optimiste sur la réalisation de l’objectif d’élimination de la faim dans le monde à ce même horizon 2030.

En définitive, ainsi que l’affirme la FAO, ces pays en conflits « constituent donc un obstacle de taille à l’élimination de la faim et de la malnutrition ». Elle en conclut que « si ces tendances se poursuivent, la plupart des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire touchés par un conflit auront énormément de mal à réaliser l’ODD2 », soit le second objectif des ODD. Plus largement, le « cocktail » conflits, pauvreté extrême, changement climatique, baisse des rendements agricoles et sous-alimentation apparaît explosif pour nombre de personnes dans le monde dans les décennies à venir. Cela devrait être tout particulièrement le cas pour les populations des pays africains. On peut par conséquent estimer que le défi « faim zéro » est en grand danger.

Tableau : évolution des projections de l’ONU relatives à la population mondiale, en milliards d’habitants Source : ONU.

http://wikiagri.fr/uploads/tableau_Faim_dans_le_monde.png

Par Fougier Eddy

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