Abengourou/ Persistance de la saison sèche, Les paysans dans la peur des feux de brousse

3 avril 2017

Abengourou, 03 Avr. (agrici.net) – Traumatisées par la vague de sécheresse et de feux de brousse qui ont dévasté des milliers de forêts et de plantations dans les années 80, les populations de l’Indénié-Djuablin appréhendent chaque saison sèche avec la hantise des sinistres liés aux fameux feux. Avec les toutes premières pluies, certains agriculteurs avaient pourtant commencé à abattre les forêts pour se préparer aux semailles. Malheureusement pour eux, l’alerte d’un début de la saison pluvieuse s’est révélée fausse.

Le soleil continue de darder ses rayons sur les végétaux et les hommes. Cette situation remet au goût du jour la question des feux de brousses. Nous avons tenté d’enquêter pour comprendre les tenants et les aboutissants des incendies qui font tant de dégâts et la façon dont les paysans d’ici s’y prennent pour tenter de lutter contre le phénomène.

Mercredi 28 mars 2017, selon les prévisions et les données empiriques, la saison des pluies qui devrait mettre un terme à la très brûlante saison sèche, devraient avoir commencé à tomber. Mais le constat est amer. Seul le soleil de plomb règne en maître et ne laisse augurer des pluies providentielles au grand dam des planteurs qui sont pourtant très nombreux à l’attendre. Ainsi, s’il y a bien une chose que les professionnels des activités aratoires redoutent, c’est bien les feux de brousse. Ils vivent dans la hantise de ce phénomène.

Je n’ai jamais su qui a occasionné cet incendie ni pour quelle raison il l’a fait. Est-ce accidentel ? Volontaire ? Je ne le sais pas. Mais cet acte m’a dévasté

Germain G. n’est malheureusement plus de ceux-là. Il a déjà bu son calice jusqu’à la lie. Lui qui se rappelle encore avec émotion et douleur ce jour où l’on lui a annoncé la destruction de ses plantations de cacao et d’hévéa. Situé dans le département d’Abengourou, les deux plantations faisaient une superficie cumulée de 15 hectares. Des millions d’investissement partis en fumée. Quatre ans après, l’homme n’arrive pas à se remettre de ce désastre qui lui a pris en quelques heures plusieurs années de durs labeurs et l’ensemble de ses investissements. N’ayant pas d’assurance pour son champ, le pauvre homme a dû se reconvertir en commerçant et n’en peut plus de tirer la queue d’un hypothétique diable.

« Je n’ai jamais su qui a occasionné cet incendie ni pour quelle raison il l’a fait. Est-ce accidentel ? Volontaire ? Je ne le sais pas. Mais cet acte m’a dévasté. Mon épouse, n’en pouvant plus a décidé de partir avec mes enfants. Tous ceux qui se rendent auteurs ou complices d’actes de pyromanie doivent être sévèrement punis au regard des dégâts incalculables qu’ils causent aux victimes » confie l’homme d’une cinquantaine d’années. Germain essaie tant bien que mal de reconstruire son champ, mais ses économies ont fondu comme beurre au soleil et il n’a plus le cœur à l’ouvrage. « Pour qu’un cacaoyer rentre en production, il faut au moins quatre ans. C’est six années de travail pour l’hévéa. Où vais-je trouver l’argent pour refaire mes plantations ? »se désole-t-il.

Tout comme Germain Coulibaly S. a assisté, impuissant à la destruction par le feu de ses plants d’hévéa il y a quelques mois. Lui a pu mettre la main sur le pyromane. Au regard des nombreuses interventions, il a décidé, la mort dans l’âme de ne pas porter plainte, vu que l’auteur, un voisin n’a selon toute apparence pas commis l’acte de façon délibérée. Dans tous les cas, Coulibaly ne peut que constater les dégâts : quatre hectares d’hévéa qui venaient d’entrer en production partis en fumée. Des pépinières et des outils de travail également brûlés par les flammes impitoyables. Léon Irié est un cadre travaillant dans le cadre d’un projet agricole de la région. Lui aussi a déploré la perte de ses plantations de cacao, d’hévéa et de produits vivriers. Ses champs sont partis en fumée l’an dernier. Germain, Coulibaly et Léon ne sont pas les seuls dans leurs cas. Les exemples sont nombreux de personnes qui ont constaté avec stupeur la perte de leur labeur dans les incendies. Celles qui n’avaient pas d’autres sources de revenus sont sorties ruinées à jamais de la situation.

“les auteurs d’incendie dans les plantations s‘en sortent sans risques”

LES AUTEURS RAREMENT PRIS
S’il arrive que par un coup de chance les pyromanes, soient pris, rares sont les cas d’incendie où les auteurs sont identifiés. « Lorsque le propriétaire d’un champ voisin veut incendier ses broussailles et que le feu non maîtrisé se repend dans le champ voisin, il est très facile de savoir qui est à la base du feu. Il arrive aussi que des témoins aperçoivent des suspects ou que des enquêtes menées discrètement permettent de savoir qui a mis le feu à telle ou telle plantation. Mais mis à part ces cas rares, les auteurs d’incendie dans les plantations s‘en sortent sans risques. » confie un notable du village de Apprompron, à l’Est d’Abengourou. Si les auteurs sont difficiles à appréhender, les causes des feux de brousse par contre sont identifiées.

Selon l’ong Agnia qui s’est spécialisée dans la lutte contre le phénomène, diverses raisons expliquent les incendies qui détruisent les espoirs des paysans dans la région. Cela part des mégots de cigarettes mal éteints, aux feux allumés après les débroussaillages ou des feux allumés pour la chasse. La nature également peut provoquer des feux, surtout en cas de foudre qui s’abat sur un arbre. Mais plus intolérable est l’action délibérée de certaines personnes. En effet, selon Gueta H. président de l’ONG, il arrive que par pure méchanceté ou par jalousie, un villageois mette exprès le feu au champ d’un adversaire. Mais ces cas sont de plus en plus rares, reconnaît t-il.

LA DIFFICILE LUTTE CONTRE LA FUREUR DU FEU
La lutte contre les feux de brousse se décline en plusieurs compartiments. Au niveau local, les villageois s’organisent pour endiguer le phénomène. Selon Amani J. qui est un notable dans un village où les feux de brousses ont quasiment disparu, la chefferie, sur instruction du Roi a mis en place des comités de veille, particulièrement actifs en période de sécheresse. Il s’agit pour les membres de ces structures de rester vigilants afin de prévenir et d’alerter dès qu’un incendie est constaté. Cette action permet généralement d’éteindre ou de circonscrire le sinistre. « Chaque village comme le nôtre possède son comité de veille. Et dès qu’un feu se déclare, l’alerte est donnée et chacun s’implique pour l’éteindre. Le comité signale aussi les attitudes suspectes. Tout ceci a permis d’éviter les feux de brousse qui restent un très grand danger pour nos cultures et mêmes nos villages »explique Amani.

“ET L’ETAT DANS TOUT CA ?”

A côté de ces comités, des séances de sensibilisation sont souvent organisées pour préparer les paysans à aborder un début d’incendie, à éviter les comportements à risques et à construire des ceintures pare-feu autour des champs et des villages… Depuis les feux de brousses qui ont provoqué d’immenses dégâts dans le pays dans les années 80, les populations ont vite compris l’urgence d’éviter absolument la survenue d’incendies dans leur environnement. Cette prévention aide beaucoup à faire accepter la sensibilisation engagée.

ET L’ETAT DANS TOUT CA ?
Dans ses démembrements et dans sa politique visant à se rapprocher des administrés, l’Etat a mis en place des collectivités décentralisées et des structures qui le représentent localement, notamment les Prêts, les directions régionales. Pourtant, au niveau de la lutte contre les feux de brousse, très peu est fait pour juguler le mal. Les initiateurs de l’ONG Agnia se désolent de ne pas bénéficier de soutien de la part des autorités dans leur difficile lutte contre les éléments. Or lorsque survient un incendie, ce sont des millions de pertes, avec des préjudices énormes sur le développement du pays. C’est pourquoi Gueta plaide pour une meilleure assistance de son ONG qui, pense-t-il, est d’utilité publique avérée.

K. A.

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